Je refuse de couper une tranche de plus de ce pain de mie aux noisettes. De voir la chair ces pauvres amandes mise à nue par le passage de la glaciale lame, me tire les larmes. Eh non, je ne veux plus sentir ça craquouiller sous ma dent. J’ai l’impression d’être un ogre qui croque des malheureux gamins. C’est AFFREUX. J’ai honte. Qui a eu l’idée de mettre des squelettes d’enfants dans le pain de mie ? Un déséquilibré mental, c’est sûr. Ce qui me trouble, c’est la taille de ces squelettes… un demi-centimètre pour un crâne, tout au plus. Je dois broyer des os de bébés musaraignes. Beurk. Mais pourquoi le boulanger timbré qui fabrique ce pain incorporerait-il à la pâte de tels petits mammifères insectivores ? Beurk, beurk…
« Votre délire de musaraignes est ridicule ! »
Une voix aigrelette, comme sortant d’une oreillette de téléphone, s’adresse à moi. Je me penche vers la mie.
« Oui je suis une noisette et je vous parle. Il n’y a jamais eu le moindre rongeur dans la pâte à pain que fabrique Jérôme Putti-Bonno le sympathique boulanger. Je vous le jure sur la tête de mes deux cotylédons. »
À ce plaidoyer, je réponds, sans me laisser désarçonner, que les noisettes parlantes ne m’inspirent aucune confiance et que, d’ailleurs, je ne crois PAS aux noisettes parlantes.
« Et puis d’abord, comment pouvez-vous parler ? m’exclamé- je, vous n’avez même PAS de bouche ! »
Je tends l’oreille en direction du pain pour entendre la réponse que va me faire la petite punaise ovoïde, mais rien ne vient… le silence le plus total monte de la mie. Hé, hé, ça ne m’étonne pas. Les noisettes n’ont JAMAIS eu de bouche. Et je reprends une tranche de pain. Sous ma dent, je sens craquer des rochers de montagne et je me réjouis, à barbe déployée, d’être un géant rieur de la mythologie nordique ; rieur mais néanmoins maître de la formation des montagnes, des fleuves et des forêts. Que les rochers ne s’avisent pas de m’interpeller, même s’ils n’ont pas de bouche, car je les transformerai, impitoyablement, jusqu’au dernier en… En quoi , au fait ? Ah oui, en flans. Ho, ho, ils auront l’air malin ! ■
