
Ce code-barre est une prison. Les poings refermés sur les barreaux noirs, j’observe le paysage de pampa qui, à l’extérieur, emporte l’horizon au delà de lui-même. Je veux devenir cet espace où toutes les possibilités de pardon peuvent à tout moment exister.
Je veux donner mon corps à l’avenir et me démultiplier en processions atmosphérique d’hommes de Vitruve aux circonférences de planètes. Je veux regarder plus loin que ma vie, comme dans l’œil de verre de ce roi de cœur en bois peint qui m’avait tant intrigué, autrefois, à la foire de la la Grande Loge.
À l’aide du tranchant aigu d’un 6, je scie quelques tiges qui ne sont, à ma grande satisfaction, que des traits d’encre sur du papier. Avant de m’échapper, j’emporte un 0, deux 1, trois 4 et quatre 5. Ils pourront me servir plus tard.
J’ai réussi à quitter la niche indigne où l’on m’avait forcé à aboyer. Je veux trouver un grand pont autoroutier qui enjambe un fleuve de douze kilomètres de large. Je veux partir loin pour effacer le souvenir de ma chaîne et de ma gamelle souillée. Un bus à carrosserie mauve nacrée m’y emmènera dans le silence de son moteur électrique.
Je monte au sommet d’un tumulus de prince antique et y plante un drapeau de miséreux fabriqué avec une branche morte grise, tordue, et un tee-shirt loqueteux où ricane à cris aigus une Vierge italienne de la Renaissance dont le sourire autrefois m’apportait la paix et la beauté.
Loin face à moi, le tapis ras des blés coupés de la pampa se transforme sans gloire en ce que je suppose être un sol aride, caillouteux, hérissé de touffes de végétaux revêches. Un fleuve dans ce paysage ? Un bus merveilleux pour m’y conduire ? La brume de mes rêves s’évapore de ma peau. Seul me semble ici vivre, le soleil. Est-ce lui qui produit cette vibration de transformateur cosmique ?
Je tente de projeter autour de moi des éclats de rire moqueurs et victorieux. Ils ne sont que prétentieux. Le ciel les aspire, avant même qu’ils ne sonnent, ces sales petites fumerolles idiotes, ces avortons négligeables. Le nettoyage est immédiat et total. Je voudrais insulter cette nature qui me vole ma voix, mais je sais que j’ai eu tort de la défier.
Comme si ma repentance avait quelque effet, des parois invisibles semblent se liquéfier autour de moi. Le paysage miroite comme un reflet d’eau, puis se stabilise en contours nets. Dans mes oreilles viennent le frais du vent et les rumeurs des moissonneuses distantes. Un parfum de plume chaud et soyeux me caresse les nez.
L’oiseau est sur mon épaule, massif et léger, grosse fleur animale dont les pétales frémissent à la brise. Avec moi, il contemple le paysage. Sans effroi, il observe cette éternité qui défie la portée du regard. En quelle image miniature la stocke-t-il dans ses neurones ? Nous frissonnons du même frisson lorsque monte la grande musique, une masse symphonique qui fait tout trembler, le sol, le ciel et semble venir de mes entrailles mêmes. Strates ondulatoires, de’ l’infra-grave à l’extrême aigu.
Je prends l’oiseau entre mes mains. Il se laisse faire docilement. Il a confiance, il me connaît et sait que je ne lui veux aucun mal. Pour mieux le voir, je le tourne vers moi. Dans son petit visage humain, le bec remplace le nez. Ce visage est le mien. Froncé comme une tête réduite. C’est horrible, c’est attirant.
Il éclate d’un rire dont les fragments dorés allument des valses d’étoiles dans la transparence de mes yeux. Amicalement il me picore le bras. Puis son petit corps chaud et nerveux que je sens à travers la masse grotesque des plumes échappe à ma prise. Il volette quelques mètres et s’éloigne à petits bonds vers un amas de rochers à l’ombre desquels doit prospérer une végétation fraîche et verte.
Je le suis, espérant une source. Quelle joie. Le cristal tremblant d’un filet d’eau se faufile hors d’une fissure. Brave glou-glou opiniâtre qui perce le grondement d’apocalypse qui me domine et me porte. Sur mon visage, l’eau lustrale agit comme un baume de fée. La fureur du monde s’apaise. La vibration cosmique décroît, laissant revenir le placide bourdonnement des engins de récolte automatique. Mon double à plumes a disparu dans le labyrinthe de roche. Ne reste de lui qu’une plume arc-en-ciel accrochée à ma manche.
