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Un cercle très fermé ouvert aux foules rieuses

Si je m’habille en maître-nageur, me laisserez-vous travailler dans votre aciérie ?

Mon voisin Pivul Legranière est un garçon étrange et… inquiétant. Si vous le croisez un matin devant son portail vêtu d’une combinaison de travail et d’un masque anti-poussière, il vous expliquera que « les gars » et lui avancent plutôt bien sur le chantier d’isolation des combles. L’après-midi même, il est tout à fait possible que vous le voyiez équipé d’un harnais anti-chute et d’un casque forestier à visière grillagée. « On a presque fini les marronniers. Après l’équipe et moi, on attaque les tilleuls de l’allée », vous dira-t-il de ce ton placide et enjoué qui distingue les professionnels qui aiment leur métier. Hier, je l’ai rencontré en sortant mes poubelles. Il portait un tee-shirt, une salopette blanche et un bob aux couleurs d’une marque de pastis. Je n’ai pas été surpris de l’entendre dire que certaines finitions d’enduit étaient mauvaises et allaient obliger « les collègues » et lui à prolonger le chantier d’une semaine. Quelques jours plus tard, n’y tenant plus, je lui ai franchement posé la question qui me brûlait les lèvres.
« Dites-moi Pivul, je vous ai un peu observé ces dernières semaines. J’espère que vous ne vous en offusquerez pas.
— Nullement, cher ami, c’est bien normal, nous sommes voisins.
— Je voulais savoir pourquoi vous vous déguisiez toujours en habits professionnels quand des entreprises venaient faire des travaux chez vous ?
— Eh bien… euh… oui. Comment dire… J’aime l’atmosphère des chantiers, la fièvre de ces moments où on intervient, on installe, on répare. C’est ma faiblesse, mon jardin secret. Peut-être même un forme de pathologie…
— Rassurez-vous, Pivul. Il n’y a rien de condamnable là-dedans. On ne peut vous reprocher une passion aussi innocente. Combien de professions avez-vous déjà interprétées ?
— Environ une vingtaine. Un beau palmarès, n’est-ce pas ? Mais il y en a une que je n’ai pas encore exercée et qui me tenterait beaucoup. Il me faudrait juste trouver l’occasion.
— Ah ? Quelle profession ? »
Pivul a tourné son regard vers la façade de ma maison et a répondu d’une voix sourde : « pompier ». Un long frisson polaire a envahi ma colonne vertébrale. Mon voisin est demeuré silencieux quelques secondes, puis il est retourné chez lui, à petits pas rapides, après avoir marmonné un « bonne journée » furtif. Depuis, je vis dans l’angoisse. J’entends déjà la voix de Vipul expliquer aux badauds et aux journalistes que « les occupants sont morts asphyxiés », mais que malgré tout « les gars avancent bien sur le sinistre ». ♦