Qui sommes-nous pour dire si nous sommes bien ce que nous ne voulons pas dire qui nous sommes ? Savons-nous vraiment ce que nous voulons ne pas dire ? Avons-nous le droit de vouloir ce que nous savons ne pas pouvoir faire ? Y a-t-il un risque à envisager tout cela ? Combien sont-ils, comme nous, dans le monde, à essayer d'éviter de connaître ce qu'il faut ne pas comprendre pour savoir ce qui n'est pas, ou paraît ne pas être ? Y aura-t-il de la purée, à midi, à la cantine de l'entreprise dont vous êtes, vraisemblablement, le salarié ? Peter Posterior sera-t-il le prochain vainqueur de la finale du 100 mètres aux Mondiaux de tourisme masculin en salle ? Comme vous le voyez, les interrogations de tous ordres ne manquent pas. Et grande est l'envie, pour chacun, de tenter de formuler une réponse qui soit pertinente pour toutes les questions, dans un souci, bien compréhensible, de rentabilité produit. Mais est-ce si simple que cela ? Je me permets de vous le demander. Et j'avoue éprouver une légère déception face à votre inertie. Qu'attendez-vous de moi ? Comment voulez-vous que je réponde aux questions que vous souhaitez ne pas me poser, à moins, bien sûr, que votre léthargie soit envisagée comme une sorte de vaste demande d'assistance psycho-affective dont vous ne parvenez pas vraiment à délimiter les contours. Dois-je considérer votre présence physique dans cet amphithéâtre comme la manifestation, bien concrète, de votre refus à peine conscient de participer à cette séance d'échange que – fou que je suis – j'espérais dense, animée, polémique et même conflictuelle ? Auriez-vous abdiqué toute velléité de manifester votre existence au moyen des codes gestuels, faciaux, oraux, pré-verbaux qui confirmeraient votre statut d'êtres humains susceptibles, un jour ou l'autre, de se trouver en capacité d'émettre une pensée ? Je sais que, parmi vous, se cachent les individus qui ont délesté le distributeur de friandises du hall B de tous ses sachets de confiseries Haribo. Contrairement à ce que vous pourriez – excusez le terme audacieux – penser, je ne lancerai pas d'appel à la délation. Savez-vous même ce que ce mot signifie ? Ne me répondez pas. Je ne souhaite pas entendre que la délation consiste à « se délasser » ou autre aberration de ce genre. S'il vous plaît, taisez-vous, mademoiselle Di Falco. Vos précédentes interventions – car il y en a eu, aussi terrifiant que cela puisse paraître – sont loin de vous donner la légitimité nécessaire pour participer, ne serait-ce que de façon médiocre, au débat qui nous occupe en ce moment. Consacrez-vous plutôt au désir de pelotage de poitrine que votre voisin – un nouveau venu, dirait-on – exprime avec ferveur, depuis de ma prise de parole, tant par le regard que par le geste. Rassurez-vous, jeune homme, je ne condamne pas votre attitude. Il est normal, à votre âge, d'être fasciné par les mystères les plus troublants du corps de nos amies femmes. Et mademoiselle Di Falco fait preuve d'une réel savoir-faire dans la mise en valeur, discrète mais efficace, des charmes naturels dont elle est dotée. Je vois, mademoiselle, naître sur votre visage surmaquillé, une sorte de sourire narquois. C'est très bien. J'en déduis que vous remarquez qu'en effet je m'éloigne du sujet de mon cours. Ne suffoquez pas sous l'effet de la surprise : je vais vous donner raison. Je me réjouis, même, d'avoir pu vivre, enfin, un moment, certes bref, mais néanmoins cohérent, d'interaction avec l'un des occupants de cette salle. Le pire n'est pas toujours certain lorsque le moins bon du meilleur réussit à ne pas rater complètement, ai-je envie, par conséquent, de m'exclamer, maintenant, devant vous.